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Les Verts - Alliance Libre Européenne au Parlement Européen

Emeutes de la faim: Ecoutons les organisations paysannes !

Mercredi 16 Avril 2008

 

Dans une tribune parue le 11 avril dans Libération, quatre ministres, Bernard Kouchner, Jean-Pierre Jouyet, Rama Yade, Alain Joyandet, en appellent la main sur le coeur et dans un beau consensus à une nouvelle « révolution verte » pour faire face à la crise alimentaire qui a suscité des émeutes de la faim dans 37 pays déjà.


Une émeute contre le prix des céréales le 7 avril en Egypte (AP)

 

Au-delà de l'urgence humanitaire et de la nécessité d'abonder les fonds d'aide alimentaire que nous soutenons tous, les ministres proposent trois axes de « réformes structurelles »...qui ne mangent pas de pain : une meilleure coordination entre les différents bailleurs de fonds internationaux, une conférence mondiale à partir d'un diagnostic partagé , une stratégie nationale d'aide qui replace la sécurité alimentaire au coeur de son action. Enfin, la PAC « doit pleinement jouer son rôle de fournisseur et de régulateur des marchés alimentaires mondiaux ». Bref, l'Europe va nourrir le monde . S'il s'agissait simplement pour réduire la fracture alimentaire de produire (encore) plus pour donner ou vendre à ceux qui ont moins, ça se saurait. Au passage est pointée « une certaine libéralisation du commerce menant à la misère les petits producteurs soumis à la concurrence impitoyable des importations à bas prix ». Goûtons l'euphémisme !

De leur côté, Louis Michel, Commissaire européen au développement, Robert Zoellick , Directeur de la Banque mondiale, et Dominique Strauss-Kahn, directeur du FMI, rivalisent de cris d'alarme et de trémolos dans la voix pour éveiller les consciences aux drames à venir. Il est temps en effet.

Emeutes de la faim en Haïti

 

Car à ceux qui depuis des années s'investissent dans ces questions d'alimentation et d'agriculture , et dénoncent l'incohérence des politiques européennes et internationalesen la matière , les dégâts sociaux causés par les plans d'ajustement structurel menés par les institutions financières internationales, l'impasse de l'OMC et ses diktats , l'abandon de l'agriculture et des paysanneries par les politiques publiques et l'aide au développement , la dégradation des écosystèmes et l'exploitation non durable des ressources naturelles, la folie de l'industrie des agrocarburants , ces hurlements de pompiers pyromanes donnent hélas raison et sonnent comme un terrible aveu d'échec.

Le problème, c'est que rien dans les politiques menées actuellement ne laisse entendre que l'on va prendre vraiment le virage souhaité et souhaitable. Au niveau européen, la libéralisation mondiale des échanges commerciaux reste l'obsession de Peter Mendelson, Commissaire au commerce , qui aidé de Louis Michel, poursuit avec constance et détermination les négociations sur les Accords de Partenariat Economique, malgré les protestations , les critiques, et les propositions alternatives, venues de toutes parts. Michel Barnier, qui récemment à Bruxelles, déclarait devant des parlementaires européens qu'à titre personnel, il pensait que les produits agricoles devaient sortir de l'OMC, a -t-il une fois défendu cette proposition dans les enceintes compétentes ? L'Union européenne ni la France ne peuvent tenir deux discours contradictoires : l'un qui veut produire et exporter le plus possible sans entraves , l'autre qui veut protéger la diversité de ses territoires et de ses productions, et l'avenir de ses agriculteurs, à grands renforts de subventions s'il le faut . Le dumping social et écologique est omniprésent aujourd'hui dans les échanges agricoles mondiaux et tend à favoriser toujours et encore les productions industrielles de masse , standardisées et artificialisées, au détriment de la diversité et de la qualité des savoir faire , des terroirs, des produits , de l'environnement, et in fine au détriment des paysans eux-mêmes et de nous tous . En Europe ou aux Etats-Unis , on achète provisoirement la paix sociale à chaque crise en débloquant quelques millions d'euros sans jamais rien résoudre au fond; en Afrique , on réduit à la misère les paysans (car avant que les populations urbaines ne se révoltent, ce sont d'abord les paysans qui meurent de faim) et on finit par affamer les millions de ruraux entassés dans les bidonvilles urbains où ils ont fui.

 

Pourtant , des perspectives existent et des chemins sont possibles. Les sociétés civileset les organisations paysannes des pays concernés sont riches d'idées, d'initiatives, et ont des demandes simples et réalistes. Malheureusement, elles sont rarement écoutées de potentats incompétents et le plus souvent corrompus que d'ailleurs la France s'évertue à maintenir au pouvoir , et peinent à obtenir les quelques milliers d'euros qui leur seraient nécessaires alors que des millions sont dépensés tous les jours en pure perte et sans aucun résultat sur le terrain...Ainsi, pendant que les émeutes font rage au Cameroun, son Président Paul Biya ne trouve rien de mieux à inventer que de faire voter une révision de la constitution qui lui permet de rester à vie au pouvoir , et lui garantit l'immunité si par mégarde il le perdait. Ne parlons pas d'Idriss Déby, qui comme chacun sait se passionne pour l'alimentation et les droits des tchadiens , ni d'Omar Bongo qu'Alain Joyandet est venu saluer dès sa nomination ministérielle, montrant bien par là que la Françafrique et ses mauvaises habitudes tenaient bon.

Rien ne sera possible en matière de réforme des politiques agricoles dans les pays pauvres sans un soutien affirmé à l'état de droit , aux démocrates et à la démocratie, et à l'émergence d'une société civile organisée qui ne demande qu'à s'exprimer et à agir. Rien ne sert de déverser des milliards de dollars ou d'euros alors que sur le terrain les administrations des Etats concernés ne sont absolument pas en mesure de gérer et de distribuer ces sommes à bon escient.

Au Sénégal , le CNCR (Conseil National de Concertation et de coopération des Ruraux, qui rassemble les organisations agricoles), déclarait ainsi le 3 avril à Dakar, tout en demandant que les ressources financières de l'Etat soient consacrées aux priorités des paysans (accès à la bonne date aux semences , engrais et intrants, fixation de prix d'achat incitatifs pour les producteurs, dotation des services vétérinaires etc...) et que la loi agricole de 2004 soit enfin appliquée, que « face à la hausse brutale des prix et des produits alimentaires et pétroliers importés, le Sénégal n'a d'autre choix que d'opter pour une politique ambitieuse de souveraineté alimentaire(...)Populations urbaines, populations rurales, nous devons nous liguer pour appuyer et accompagner les producteurs agricoles de notre pays à produire ce que les sénégalais consomment. L'Etat sénégalais doit adhérer à cette vision plutôt que de poursuivre les mirages d'un développement agricole sans les paysans ». Ce qui vaut pour le Sénégal vaut aussi pour les pays de la région...et pour les nôtres également.

Les réponses aux émeutes de la faim se trouvent d'abord dans la capacité des acteurs de terrain à se faire entendre et à agir , aux soutiens que leurs gouvernements et nous-mêmes Européens pouvons leur apporter pour mieux s'organiser , à une réforme en profondeur de la PAC vers la durabilité et la justice internationale , et non dans les conférences au sommet de Washington ou d'ailleurs , qui n'ont toujours pas remis en cause les dogmes ravageurs d'un libéralisme commercial débridé, ayant conduit à l'affaiblissement des Etats , à la privatisation accrue des richesses, et à l'aggravation des inégalités.

Redescendons sur terre et écoutons enfin les hommes et les femmes, dont le rôle est crucial, qui nous nourrissent, au Nord comme au Sud. Eux sont porteurs d'espoir.

 

Pour info : la tribune parue le 11 avril dans Libération

 

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